Contrairement à ce qu’on pourrait s’imaginer, l’écriture et la chanson sont des activités assez diamétralement opposées. Les plus grands ont publié des romans et s’y sont cassé le nez. Brassens, Ferré, Gainsbourg…Dylan… A songwriter is not a writer… Ce n’est sans doute pas par hasard si le seul contre-exemple qui me vienne à l’esprit soit celui de Leonard Cohen. Je pense toujours à Leonard Cohen quand j’entends chanter Lola Lafon, et cette impression s’est encore amplifiée quand je l’ai vue en concert. Il y a quelque chose de chamanique qui tient peut-être à ce qu’elle est moins inspirée par la mélodie que par la mélopée. C’est un mot qui a pratiquement disparu et dont la seule résurrection serait tout un programme esthétique. Sur scène, Lola n’a plus vraiment d’âge et son chant monte verticalement, de tout son corps dressé par la danse. A l’écoute de ce disque très marqué par le folklore balkanique, on pouvait encore tenir Lola Lafon en lisière de la chanson française, même alternative, ce qui ne sera désormais plus possible avec « Une vie de voleuse ». Cette fois, elle débarque dans cette longue histoire, et trouve naturellement la place libérée qui lui était destinée. On parlera sans doute beaucoup, à propos de ce disque, de « L’Abandon », la chanson que Dominique A lui a écrite, cela fournira sans doute paresseusement une grille d’interprétation, une idée de classement, celle de la nouvelle chanson française, alors que ce qui frappe et peut plaire chez Lola Lafon c’est plutôt son encaissement dans une tradition, qu’elle défend en la renouvellant : Piaf, Barbara, Colette Magny… Dans un espace agrandi par une nouvelle idée du monde, avec des instruments qui font rarement leur apparition dans l’univers de la pop, mais qui trouvent ici leur accomplissement moderne, des orchestrations qui, loin d’ancrer le chant, lui confère toujours plus d’étrangeté (« brusquement penser aux violettes »). Mais toujours, avec une voix douce, celle d’une chanteuse de rue s’il y avait encore des rues, et puis l’horizon d’une révolte, d’un refus net, qui, comme dans ses deux romans (on guette le troisième), fuse du bon côté de la barricade. Et puis, on voudrait finir sur la chanson inspirée par le roman « Cercle » de Yannick Haenel, « Anna Livia » (du nom de l’héroïne) par laquelle Lola Lafon trace à la craie l’interstice impalpable entre littérature et chanson pop. Là encore, c’est affaire de génération. Musicalement, on pense — comme sur « A Utre » — aux Cocteau Twins : le cercle est littéraire, mais la boucle est musicale. D’entre elles et eux, Haenel aura donc été le premier à écrire le roman de cet âge qui refuse d’entrer dans l’assommante programmation sociale, l’enfermement résolu du travail, de l’ingénierie adulte. Totalement décidé au contraire à oeuvrer dans ce qu’il faut bien appeler désormais les intermittences du spectacle, faisant un pas adolescent de côté, vers la marge ; en l’occurrence — et ce n’est tout à fait un hasard — vers l’Est. « Les filles volent ». Y compris leur vie de voleuse. C’est une volonté d’écart. Avec sa chanson, Lola Lafon en donne sa version, chantée avec cette voix de Bartleby au féminin (« I would prefer not to ») qui, dans sa manière polie d’exprimer son "niet", est le héros moderne presque muet de la désobéissance civile. « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie ». La vita nova ne se traduit pas. Elle se perpétue. Et se chante. Arnaud Viviant